3 Pour aller plus loin

Lors des cours et projets, les données sont généralement “propres” : on a un fichier de données bien documenté, avec des variables correctement codées et peu de valeurs manquantes. Dans la vraie vie, ce n’est (CLAIREMENT) pas toujours le cas. Ici, nous présentons plein de petites choses que vous pourriez rencontrer, et des conseils pour les gérer. Ce n’est pas un cours en tant que tel, donc vous ne serez pas évalués dessus !

3.1 Du questionnaire au fichier de données

Dans beaucoup d’études, les variables proviennent d’un questionnaire, d’un dossier médical informatisé, d’une base administrative ou d’un dispositif de mesure. Le passage de la question scientifique au fichier analysable est une étape critique.

On peut distinguer trois niveaux :

  1. Le concept que l’on souhaite étudier : état de santé, exposition, gravité, niveau socio-économique.
  2. La mesure retenue : score, question, biomarqueur, code diagnostique, prescription.
  3. Le codage informatique : variable numérique, chaîne de caractères, dates, indicateurs 0/1, modalités.
NoteExemple

Le concept “tabagisme” peut être mesuré de plusieurs façons :

  • statut actuel : fumeur / non-fumeur ;
  • statut détaillé : jamais fumeur / ancien fumeur / fumeur actuel ;
  • quantité : nombre de cigarettes par jour ;
  • exposition cumulée : paquets-années ;
  • biomarqueur : cotinine urinaire.

Ces choix ne conduisent pas au même type de variable ni à la même interprétation statistique.

NoteExemple

Le concept “gravité clinique” peut être mesuré par un score numérique, par une classe ordinale, ou par un événement binaire :

  • score de gravité de 0 à 100 : variable quantitative si les écarts sont interprétables ;
  • stade léger / modéré / sévère : variable qualitative ordinale ;
  • admission en réanimation oui/non : variable qualitative binaire.

Ces trois variables peuvent être liées au même concept, mais elles ne répondent pas à la même question et ne se résument pas de la même façon.

Quand cela est possible, avoir une vraie valeur numérique est préférable à un codage arbitraire, car elle est bien plus riche en information ; lire la Section 3.6 pour en savoir plus.

3.2 Dictionnaire de données

Une bonne pratique consiste à construire un dictionnaire de données. Pour chaque variable, il précise (ce sont des exemples, pas une liste exhaustive) :

  • le nom court de la variable ;
  • le libellé complet ;
  • l’unité de mesure ;
  • le type de variable ;
  • les modalités et leur codage ;
  • les valeurs manquantes autorisées ;
  • les règles de contrôle de cohérence.
Tableau 1: Exemple de dictionnaire de variables.
Variable Libellé Type Codage ou unité
age Âge à l’inclusion quantitative continue années
sex Sexe déclaré qualitative binaire 0 = femme, 1 = homme
smoke Statut tabagique qualitative nominale jamais, ancien, actuel
sbp Pression artérielle systolique quantitative continue mmHg
death_1y Décès à un an qualitative binaire 0 = non, 1 = oui
Avertissement

Le codage numérique d’une variable qualitative ne doit pas faire oublier sa nature. Une variable “groupe sanguin” codée 1, 2, 3, 4 reste qualitative nominale.

Un dictionnaire de données utile ne se limite pas à une liste de noms de colonnes. Il doit permettre à une personne extérieure au recueil de comprendre exactement ce qui a été mesuré, dans quelle unité, avec quelles modalités, et comment les valeurs particulières ont été enregistrées. Si, dans vos données, vous pensez avoir trouvé une incohérence ou toute autre variable non documentée, essayez de vous référer au dictionnaire de données !

3.3 Quand les données ne correspondent pas au dictionnaire

Le dictionnaire de données est indispensable, mais il n’est pas toujours parfaitement cohérent avec le fichier reçu (d’où son importance …). Il faut donc vérifier concrètement la correspondance entre les deux.

Les problèmes fréquents sont :

  • une variable présente dans le dictionnaire mais absente du fichier, ou l’inverse ;
  • un nom de variable modifié entre deux versions du fichier ;
  • un codage inversé (p. ex., 0 = homme dans le fichier alors que le dictionnaire indique 0 = femme) ;
  • des modalités non documentées, comme “inconnu”, “autre”, 9, 99 ou 999 ;
  • une unité différente de celle annoncée, par exemple poids en grammes au lieu de kilogrammes ;
  • une date stockée sous forme de texte, avec plusieurs formats mélangés ;
  • plusieurs lignes par patient alors que le dictionnaire annonce une ligne par patient.

Ces incohérences doivent être corrigées ou documentées avant l’analyse. Sinon, les résultats peuvent être numériquement exacts mais scientifiquement faux.

NoteExemple

Supposons qu’une variable smoke soit documentée ainsi : 0 = non-fumeur, 1 = fumeur. Dans le fichier, on observe pourtant les valeurs 0, 1 et 9. Si 9 signifie “information manquante” mais qu’il est traité comme une vraie catégorie, les effectifs de fumeurs et non-fumeurs seront faux. Si 9 est traité comme un nombre dans un calcul de moyenne, le résultat n’aura aucun sens.

3.4 Valeurs manquantes

Les valeurs manquantes ne sont pas un simple détail. Elles peuvent modifier les résultats et introduire un biais ! Sans rentrer profondément dans les détails, on distingue classiquement :

  • valeurs manquantes complètement aléatoires (MCAR) : l’absence de donnée ne dépend ni de la variable manquante ni des autres variables ;
  • valeurs manquantes dépendant de variables observées (MAR) : l’absence de donnée dépend d’informations disponibles, par exemple l’âge ou le centre ;
  • valeurs manquantes dépendant de la valeur non observée elle-même (MNAR) : l’absence de donnée dépend de la valeur qui manque.
NoteExemple
  • MCAR : une page de questionnaires est perdue par erreur pendant la numérisation, ou alors la personne rentrant les données oublie de noter le poids d’un patient par inadvertance. Le fait que le poids manque ne dépend ni du poids lui-même ni d’autres variables.
  • MAR : le poids est plus souvent manquant dans un centre hospitalier précis, car ce centre n’a pas toujours de balance disponible. Le fait que le poids manque dépend donc du centre, qui est une information observée.
  • MNAR : les patients ayant un poids très élevé refusent plus souvent d’être pesés. Le fait que le poids manque dépend alors du poids lui-même, qui n’est justement pas observé. Ainsi, les patients les plus lourds sont sous-représentés dans l’analyse.

Avant l’analyse, il faut décrire (a minima) :

  • le nombre de valeurs manquantes par variable ;
  • les profils de sujets avec données manquantes ;
  • et ce qu’on décide d’en faire : analyse en cas complets ou imputation.

Ceci mériterait un cours à part entière, ce qui n’est pas le but de cette UE.

Note

L’analyse en cas complets (c.-à-d. que l’on enlève les sujets avec valeurs manquantes) est simple, mais elle n’est pas forcément valide. Elle suppose que la sélection des sujets conservés n’introduit pas de biais pour la question étudiée, ce qui doit être discuté plutôt que supposé. En réalité, il faut utiliser des méthodes d’imputation multiple, mais elles sont plus complexes et ne sont pas abordées dans ce cours.

3.5 Valeurs aberrantes et incohérences

Une valeur aberrante est une valeur très éloignée du reste des observations ou incompatible avec le contexte. Elle peut correspondre à une erreur de saisie, à un problème d’unité, à une fusion de fichiers incorrecte, ou à une observation rare mais réelle.

Exemples :

  • âge \(< 0\) ou hors d’une limite plausible (p. ex., 12 ans alors qu’on étudie des adultes) ;
  • pression artérielle systolique inférieure à la diastolique ;
  • date de décès antérieure à la date d’inclusion ;
  • IMC incompatible avec le poids et la taille enregistrés ;
  • doublons d’identifiants alors qu’une seule ligne par sujet est attendue.
NoteExemple

Un poids de naissance de 3 500 est impossible si l’unité attendue est le kilogramme, mais parfaitement plausible si l’unité réelle est le gramme : 3 500 g = 3,5 kg.

Avertissement

Une valeur aberrante ne doit pas être supprimée mécaniquement. Il faut d’abord chercher son origine : erreur de saisie, unité incorrecte, modalité spéciale, observation vraie mais rare, ou règle de recueil mal comprise.

Un exemple serait la mesure d’un marqueur par un laboratoire. De manière classique, ce que vous mesurez est compris entre 0 et 100. Soudainement, vous observez une valeur de 350 : est-ce une erreur de saisie ?

En réalité, deux autres explications peuvent être envisagées : 1/ le laboratoire a changé d’unité de mesure - par exemple, en passant des mg/L aux ng/mL - sans que vous en ayez été informé ; ou 2/ il a changé de méthode de mesure, d’appareil ou de lot de réactifs, ce qui a modifié l’échelle des valeurs obtenues. Ce type de variation systématique d’origine technique est généralement appelé un effet de lot - ou batch effect en anglais.

3.6 Variables dérivées, classes et seuils

Il est fréquent de créer des variables dérivées ou de transformer des variables avant analyse :

  • regrouper des modalités rares ;
  • créer des classes d’âge ;
  • transformer une variable continue en variable binaire ;
  • calculer un score composite ;
  • standardiser une mesure.

Ces transformations peuvent être utiles, mais elles ont un coût : elles simplifient l’information, mais peuvent aussi en supprimer une partie.

NoteExemple
  • Transformer l’âge en deux classes, moins de 65 ans et 65 ans ou plus, simplifie le tableau. En revanche, cela fait perdre l’information distinguant un patient de 18 ans d’un patient de 64 ans, ou un patient de 66 ans d’un patient de 95 ans.
  • Transformer une variable continue en variable binaire peut aussi être trompeur. Supposons un score de dépression allant de 0 à 30, avec un seuil fixé à 20 pour définir la présence d’une dépression. Deux patients ayant des scores de 19 et 20 sont très proches, mais le codage binaire les place dans deux catégories différentes. À l’inverse, deux patients ayant des scores de 0 et 19 sont classés dans la même catégorie, alors que leur situation clinique peut être très différente. Si l’on étudie l’évolution du score avant et après une intervention, cette simplification peut donc masquer une amélioration importante ou conduire à conclure, à tort, à l’absence d’effet.
Avertissement

La catégorisation arbitraire d’une variable continue réduit la puissance statistique, peut créer des seuils artificiels et peut masquer une relation non linéaire.

3.7 Représentativité et généralisation

Un échantillon sert souvent à répondre à une question sur une population plus large. Il faut donc TOUJOURS se demander si les conclusions que l’on tire de l’échantillon pourraient être valides pour la population cible. La validité de cette généralisation dépend du mode de sélection des sujets et de la structure de l’échantillon.

NoteExemple

Si les femmes sont surreprésentées dans un échantillon et que la prévalence de l’HTA diffère selon le sexe, la prévalence brute observée dans l’échantillon risque d’être biaisée.

La représentativité peut être discutée selon :

  • les caractéristiques sociodémographiques des sujets inclus ;
  • les centres inclus ;
  • la période de recueil ;
  • les critères d’inclusion ;
  • la participation ou non des sujets sollicités.