1 Rapport de cotes

1.1 Une cote ?

En épidémiologie, on sait déjà étudier l’association entre une exposition et un événement binaire. Ceci se quantifie par une mesure d’association : le rapport de cotes (ou odds ratio en anglais).

Une probabilité \(p\) décrit la fréquence attendue d’un événement. Elle est toujours comprise entre 0 et 1. Sa proche cousine est la cote (ou odds en anglais).

ImportantDéfinition

Pour une probabilité \(p\), la cote associée est donnée par : \[ \operatorname{odds}=\frac{p}{1-p} \]

La cote compare la probabilité que l’événement survienne à la probabilité qu’il ne survienne pas. Ainsi, contrairement à la probabilité, une cote appartient à \(]0 \, ; \, +\infty[\)…

  • … égale à 1 si l’événement a autant de chance d’arriver que de ne pas arriver (\(p=0,5\)) ;
  • … inférieure à 1 si l’événement a moins de chance d’arriver que de ne pas arriver (\(p<0,5\)) ;
  • … supérieure à 1 si l’événement a plus de chance d’arriver que de ne pas arriver (\(p>0,5\)).
NoteExemple

Par exemple, si \(p=0,20\), alors : \[ \frac{0,20}{0,80}=0,25. \] Cela correspond à 1 événement pour 4 non-événements.

Tableau 1: Correspondance entre probabilité et cote.
Probabilité p 0,01 0,05 0,10 0,20 0,50 0,80
Cote p/(1-p) 0,010 0,053 0,111 0,250 1,000 4,000
Avertissement

Une cote n’est donc pas une probabilité ! Une cote de 2 ne correspond pas à une probabilité de 200 %, mais à une probabilité de \(2/(1+2)=0,667 = 66,7\%\).

1.2 Comment comparer deux cotes ?

Dans notre contexte, on s’intéresse à l’association entre une exposition (p. ex., être fumeur ou non, avoir été exposé à un produit chimique ou non) et un événement (p. ex., développer un cancer ou non). La cote peut donc se calculer dans deux groupes : chez les “exposés” (p. ex., les fumeurs) et les non-exposés (p. ex., les non-fumeurs). Le rapport de cotes (RC), ou odds ratio (OR), est alors un moyen de comparer les cotes de l’événement dans les deux groupes !

ImportantDéfinition

Pour une exposition binaire \(E\), avec \(E=1\) pour les exposés et \(E=0\) pour les non-exposés : \[ RC = OR= \frac{\text{Cote d'événement chez les exposés}}{\text{Cote d'événement chez les non-exposés}} = \frac{\operatorname{cote}(Y=1\mid E=1)}{\operatorname{cote}(Y=1\mid E=0)} \]

En calculant l’OR, on a trois cas possibles :

  • \(OR=1\) : les cotes sont identiques dans les deux groupes ;
  • \(OR>1\) : les cotes de l’événement sont plus élevées dans le groupe exposé ;
  • \(OR<1\) : les cotes de l’événement sont plus faibles dans le groupe exposé.

C’est ce qu’on a dit précédemment, mais avec des cotes cette fois-ci …

Pour calculer un OR, il est commun de construire un tableau de contingence \(2\times2\), avec en lignes l’exposition et en colonnes l’événement, tel que présenté dans le Tableau 2.

Tableau 2: Notation d’un tableau \(2\times2\) pour un événement binaire \(Y\) et une exposition binaire \(E\).
\(Y=1\) \(Y=0\)
\(E=1\) \(a\) \(b\)
\(E=0\) \(c\) \(d\)

Avec un tel tableau, une cote se calcule en ligne ou en colonne. La cote d’événement est de \(a/b\) chez les exposés et de \(c/d\) chez les non-exposés. Dans tous les cas, l’odds ratio vaut donc : \[ \widehat{OR}_{\text{brut}}=\frac{a/b}{c/d} = \frac{ad}{bc} \]

Note

Au lieu de faire le rapport des cotes d’événements, on peut faire le rapport des cotes de l’exposition. Chez les cas, la cote d’exposition est de \(a/c\) et chez les témoins, elle est de \(b/d\). L’OR est alors le rapport de ces deux cotes, ce qui donne encore une fois \(ad/bc\).

Avertissement
  • Un OR de 2 ne signifie pas que le risque est multiplié par 2 ! Il signifie que la cote de l’événement est 2 fois plus élevée chez les exposés que chez les non-exposés.
  • L’interprétation précédente est celle d’un risque relatif (RR), une mesure d’association qui s’obtient avec le rapport “nombre d’événements / nombre total de personnes dans le groupe d’exposition” (il ne se calcule donc qu’en ligne).
  • Si l’événement est rare, OR et RR sont proches et l’OR peut s’interpréter comme un RR.

Pourquoi un événement rare ferait que l’OR et le risque relatif (RR) soient proches ? Du Tableau 2, \(RR = \tfrac{a/(a+b)}{c/(c+d)}\). Or, si l’événement est rare, \(a\ll b\) et \(c \ll d\), donc \(a+b \approx b\) et \(c+d \approx d\). Ainsi, \(RR \approx \tfrac{a/b}{c/d} = OR\), CQFD !

NoteExemple

On mène deux études sur la survenue d’une complication postopératoire dans les 30 jours. L’exposition correspond à un facteur de risque présent (\(E=1\)) ou absent (\(E=0\)) avant l’intervention. On obtient les résultats suivants :

Tableau 3: Tableaux croisés entre exposition et complication postopératoire pour deux situations : complication peu fréquente (A) et complication fréquente (B).

A. Complication peu fréquente

Oui Non Total
\(E=1\) 2 98 100
\(E=0\) 1 99 100

B. Complication fréquente

Oui Non Total
\(E=1\) 80 20 100
\(E=0\) 40 60 100

Dans le tableau A, on a : \[ RR_A=\frac{2/100}{1/100}=2 \quad \text{et} \quad OR_A=\frac{2/98}{1/99}= \frac{2\times 99}{98\times 1} \approx 2,02, \] qui sont alors tous deux proches (car l’événement est “rare”). Dans le tableau B : \[ RR_B=\frac{80/100}{40/100}=2 \quad \text{et} \quad OR_B=\frac{80/20}{40/60} = \frac{80/40}{20/60} = \frac{80 \times 60}{20 \times 40} = 6 \] car l’événement est fréquent (3 “Oui” dans le tableau A contre 120 dans le tableau B).

Comme tout en statistique, on peut quantifier l’incertitude de ce qu’on estime ; ici, un OR. Tout d’abord, on a besoin de l’erreur standard du logarithme de l’OR : \[ SE\left[\log\left(\widehat{OR}_{\text{brut}}\right)\right] =\sqrt{\frac{1}{a}+\frac{1}{b}+\frac{1}{c}+\frac{1}{d}} \]

Cette formule suppose que les quatre cellules \(a\), \(b\), \(c\) et \(d\) ne sont pas nulles !

L’intervalle de confiance à 95 % est alors obtenu par : \[ IC_{95\%}\left(\widehat{OR}_{\text{brut}}\right) =\left[ \exp\left(\log\left(\widehat{OR}_{\text{brut}}\right)-1,96\,SE\right)\, ; \, \exp\left(\log\left(\widehat{OR}_{\text{brut}}\right)+1,96\,SE\right) \right] \] où \(SE\) correspond à l’erreur standard de \(\log(\widehat{OR}_{\text{brut}})\).

Il existe plusieurs formules pour cet IC. Ici, il s’agit de l’approximation de Wald sur l’échelle logarithmique.

Enfin, comme vu dans les chapitres précédents, on peut se demander si l’OR est significativement différent de 1. Pour un test bilatéral au seuil de 5 %, regarder si l’IC 95 % contient 1 donne la même conclusion que le test de Wald correspondant. Si l’IC contient 1, on ne met pas en évidence d’association statistiquement significative au seuil de 5 %.

Dans un article, l’OR et son intervalle de confiance sont indispensables. La p-valeur peut les compléter, mais elle ne remplace ni l’estimation ni sa précision.

NoteExemple

Dans l’étude “poids de naissance”, on a 189 femmes, dont 59 ont eu un enfant de faible poids de naissance, soit 31,2 %. On souhaite étudier l’association entre le tabagisme maternel et le faible poids de naissance, et on dispose alors du tableau de contingence suivant :

Tableau 4: Tableau de contingence entre tabagisme maternel et faible poids de naissance.
Tabagisme maternel Faible poids Poids normal Total
Fumeuse 30 44 74
Non-fumeuse 29 86 115
Total 59 130 189

On peut alors calculer l’OR brut : \[ \widehat{OR}_{\text{brut}}=\frac{30/44}{29/86}= \frac{30/29}{44/86} = \frac{30\times 86}{44\times 29}\approx 2,02 \] Le faible poids de naissance est plus fréquent chez les enfants de mères fumeuses dans cet échantillon (OR = 2,02). De plus : \[ SE\left[\log\left(\widehat{OR}_{\text{brut}}\right)\right] = \sqrt{\frac{1}{30}+\frac{1}{44}+\frac{1}{29}+\frac{1}{86}}\approx 0,32 \] d’où \[ \mathrm{IC}_{95\%}\left(\widehat{OR}_{\text{brut}}\right) = \left[\exp\left(\log(2,02)-1,96\times 0,32\right)\, ; \, \exp\left(\log(2,02)+1,96\times 0,32\right)\right]\approx [1,10\, ; \,3,71] \] Comme 1 n’est pas dans l’intervalle de confiance, on peut conclure que l’association entre tabagisme maternel et faible poids de naissance est statistiquement significative au seuil de 5 %.

1.3 OR de Mantel-Haenszel

L’OR brut compare deux groupes. Or, cette association peut être déformée par une variable tierce, notons-la \(S\). Pour essayer de corriger cela, on peut stratifier l’analyse selon \(S\).

Supposons que \(S\) ait \(K\) strates. Alors, dans chaque strate \(k\), on produit un tableau \(2\times2\). On peut alors calculer un OR brut par strate \(OR_k\) et un OR commun : l’OR de Mantel-Haenszel.

En 1959, Nathan Mantel et William Haenszel présentent cette approche d’analyse stratifiée dans le contexte d’études rétrospectives de maladies (Mantel et Haenszel 1959).

ImportantDéfinition

L’OR de Mantel-Haenszel est donné par : \[ OR_{MH}=\frac{\sum_{k=1}^K a_kd_k/n_k}{\sum_{k=1}^K b_kc_k/n_k} \]

Classiquement :

  • Si les OR bruts diffèrent entre eux, on peut suspecter que \(S\) est un modificateur d’effet. On teste cela avec le test de Woolf ;
  • Si le test de Woolf n’est pas significatif, on peut comparer si la variation relative entre l’OR brut (calculé sans stratification) et l’OR de Mantel-Haenszel est > 10-20 %. Si c’est le cas, on peut suspecter que \(S\) est un facteur de confusion.
NoteExemple

On suspecte que l’origine ethnique de la mère influence l’association entre tabagisme maternel et faible poids de naissance. On calcule donc l’OR de Mantel-Haenszel, ajusté sur l’origine maternelle. Voici les résultats que nous avons, par strate :

Tableau 5: Tableau croisé entre tabagisme maternel et faible poids de naissance selon l’origine.
Origine maternelle Tabagisme maternel \(Y=1\) \(Y=0\) Total
Caucasienne \(E=1\) fumeuse 19 33 52
\(E=0\) non-fumeuse 4 40 44
Total strate 23 73 96
Afro-américaine \(E=1\) fumeuse 6 4 10
\(E=0\) non-fumeuse 5 11 16
Total strate 11 15 26
Autre \(E=1\) fumeuse 5 7 12
\(E=0\) non-fumeuse 20 35 55
Total strate 25 42 67
Total général 59 130 189

Comme l’origine maternelle a trois modalités, on obtient trois tableaux \(2\times2\), desquels on peut calculer un OR brut par strate, ainsi que l’OR de Mantel-Haenszel :

Tableau 6: Tableaux \(2\times2\) par strate d’origine maternelle pour le calcul des OR de strate.
Femmes caucasiennes
\(Y=1\) \(Y=0\) Total
\(E=1\) 19 33 52
\(E=0\) 4 40 44
Total 23 73 96

\[ OR_{1} = \frac{a_{1}d_{1}}{b_{1}c_{1}} = \frac{19\times 40}{33\times 4} = 5,76 \]

Femmes afro-américaines
\(Y=1\) \(Y=0\) Total
\(E=1\) 6 4 10
\(E=0\) 5 11 16
Total 11 15 26

\[ OR_{2} = \frac{a_{2}d_{2}}{b_{2}c_{2}} = \frac{6\times 11}{4\times 5} = 3,30 \]

Femmes d’une autre origine
\(Y=1\) \(Y=0\) Total
\(E=1\) 5 7 12
\(E=0\) 20 35 55
Total 25 42 67

\[ OR_{3} = \frac{a_{3}d_{3}}{b_{3}c_{3}} = \frac{5\times 35}{7\times 20} = 1,25 \]

Quelle que soit l’origine maternelle, l’OR est supérieur à 1, ce qui suggère une cote plus élevée de faible poids de naissance chez les enfants de mères fumeuses. De plus, l’OR diffère selon l’origine maternelle, pouvant traduire une potentielle modification d’effet. Le test de Woolf pour l’homogénéité des OR n’est pas significatif (p-valeur = 0,22), ce qui suggère que l’OR est homogène entre les strates. On peut donc calculer l’OR de Mantel-Haenszel, ajusté sur l’origine maternelle : \[ OR_{MH} = \frac{\sum_k a_kd_k/n_k}{\sum_k b_kc_k/n_k} = \frac{(19 \times 40)/96 + (6 \times 11)/26 + (5 \times 35)/67}{(33 \times 4)/96 + (4 \times 5)/26 + (7 \times 20)/67} \approx 3,09 \] Après prise en compte de l’origine maternelle, la cote de faible poids de naissance est environ trois fois plus élevée chez les enfants de mères fumeuses que chez les enfants de mères non-fumeuses. Comme \(VR = \frac{|OR_{MH}-OR_{\text{brut}}|}{OR_{\text{brut}}} = \frac{3,09-2,02}{2,02} \approx 0,53 > 0,20\), on peut suspecter que l’origine maternelle est un facteur de confusion.

Les références

Mantel, Nathan, et William Haenszel. 1959. « Statistical Aspects of the Analysis of Data from Retrospective Studies of Disease ». Journal of the National Cancer Institute 22 (4): 719‑48. https://doi.org/10.1093/jnci/22.4.719.