2 Concepts clés de l’analyse de survie

2.1 Dates et délais

L’analyse commence par le choix d’une origine du temps, cohérente avec la question posée : naissance, randomisation, intervention chirurgicale ou mise sous traitement, par exemple. Pour un évènement incident, la durée étudiée est le délai entre cette origine et sa survenue.

Il faut également distinguer :

  • la date d’entrée dans l’étude, à partir de laquelle le sujet est observé ; elle peut être postérieure à l’origine du temps ;
  • la date de dernières nouvelles, dernière date à laquelle le statut vis-à-vis de l’évènement est connu ;
  • la date de point, date limite fixée pour les observations retenues dans l’analyse.

Pour l’analyse du premier évènement, l’observation s’arrête à sa survenue, à la perte de suivi ou à la date de point, selon ce qui survient en premier. Si l’origine du temps précède l’entrée dans l’étude, le délai depuis l’origine ne doit pas être confondu avec la durée effectivement observée.

Plusieurs échelles de temps sont possibles :

Échelle de temps Origine Exemple d’usage
Temps depuis la randomisation ou l’inclusion Date propre à chaque sujet Essai clinique
Âge Naissance Évènement dont la fréquence / sévérité dépend de l’âge
Temps calendaire Date de référence commune Évolution d’une épidémie, catastrophe naturelle

Dans les études longitudinales, plusieurs échelles de temps sont possibles. Les méthodes que nous allons aborder dans ce chapitre fonctionnent pour toutes ces échelles, mais l’interprétation des résultats va s’en trouver modifiée ! En l’occurrence, avec l’âge ou le temps calendaire, il faudra tenir compte des entrées retardées, présentées ci-dessous.

Le “temps depuis inclusion” est la plus fréquemment utilisée

2.2 Évènement

La définition de l’évènement d’intérêt doit être précise et être la même pour l’ensemble des sujets. Pour le décès, on précisera s’il s’agit de toutes les causes ou d’une cause particulière (p. ex., accident de la route, infarctus du myocarde). Pour l’apparition d’une maladie, les critères diagnostiques doivent être définis en amont. Il est également important de tenir compte du délai entre l’apparition de la maladie et le diagnostic si celui-ci est long.

2.3 Censure et troncature

Le temps exact de survenue de l’évènement n’est pas toujours observable. Deux mécanismes doivent être distingués : la censure, qui laisse une information partielle sur un sujet présent dans les données, et la troncature, qui détermine quels sujets apparaissent dans les données.

Retenez qu’un sujet censuré est présent dans les données, tandis qu’un sujet exclu par le mécanisme de troncature est absent. La censure est une forme d’observation incomplète, mais qui conserve une information sur le délai.

2.3.1 Censure

ImportantDéfinition

Il y a censure lorsque le sujet est inclus dans l’étude, mais que son temps d’évènement \(T\) n’est connu que partiellement.

Kaplan-Meier et le modèle de Cox - présentés plus loin - reposent sur une hypothèse de censure dite non informative : les sujets encore suivis doivent représenter le devenir des sujets censurés. Cette hypothèse peut être vite mise à défaut (p. ex., des personnes sortent de l’étude pour des raisons liées à leur état de santé)

On distingue trois types de censure.

ImportantDéfinition

Une observation est censurée à droite au temps \(C\) lorsque l’évènement n’a pas été observé jusqu’à ce temps. On sait alors seulement que le temps réel d’évènement est plus grand : \(T>C\).

C’est le cas le plus fréquent en analyse de survie. On a deux principaux cas de censure à droite :

  • un perdu de vue : le sujet quitte l’étude avant d’avoir subi l’évènement ;
  • une censure administrative : le sujet n’a pas subi d’évènement de toute l’étude.

Mathématiquement, pour chaque sujet, on observe le couple \((\widetilde{T},\delta)\) défini par

\[ \widetilde{T}=\min(T,C) \;\text{et}\; \delta= \begin{cases} 1 & \text{si } T\leq C\\ 0 & \text{si } T>C \end{cases} \]

Ainsi, \(\delta=1\) indique que l’évènement a été observé et \(\delta=0\) que la durée est censurée à droite.

NoteExemple

On étudie la survie après une greffe pendant 5 ans. Un patient est toujours vivant après 5 ans : son délai jusqu’au décès est inconnu, mais il est supérieur à 5 ans. Il est donc censuré à droite à 5 ans.

NoteExemple

Wahutu et al. (2016) ont étudié 6 291 personnes diagnostiquées d’un cancer du pancréas en Oklahoma entre 1997 et 2012, afin d’identifier les caractéristiques associées à leur survie après le diagnostic. Les personnes encore présumées vivantes à la fin du suivi en 2014 sont censurées à droite : on sait seulement que leur délai jusqu’au décès dépasse leur durée observée.

On peut aussi représenter chaque suivi par un segment allant de l’inclusion à l’évènement ou à la censure. Considérons alors quatre sujets, notés A à D, suivis jusqu’à un premier infarctus du myocarde (IdM). Les sujets B et D sont observés pendant 2 et 3 ans, puis leur suivi s’arrête sans avoir présenté d’IdM. Leur durée est censurée à droite : si l’évènement survient, ce sera après leur dernière observation. Les sujets A et C présentent un IdM après 1 et 3 ans.

Tableau 1: Durée de suivi, en années, de quatre sujets
Sujet A C B D
Délai en années depuis l’entrée dans l’étude 1 3 2 3
Statut 1 1 0 (= perdu de vue) 0 (= censure administrative)
Figure 1: Durée de suivi, en années, de quatre sujets
ImportantDéfinition

Une observation est censurée à gauche au temps \(L\) lorsque l’évènement a déjà eu lieu à la première observation, mais que sa date exacte est inconnue. Le sujet est inclus dans l’étude et l’on sait seulement que \(T\leq L\).

NoteExemple

On cherche l’âge auquel un enfant acquiert une certaine infection. Lors de son premier test à 2 ans, l’enfant est déjà positif. On sait que l’infection est survenue avant 2 ans, sans pour autant connaître l’âge exact de l’infection. L’observation est donc censurée à gauche à 2 ans.

NoteExemple

Dans une cohorte longitudinale de 672 filles et 846 garçons examinés chaque année, Wohlfahrt-Veje et al. (2016) ont étudié l’influence du calendrier pubertaire des parents sur l’âge de début de la puberté de leurs enfants. Or, certains enfants avaient déjà atteint le marqueur pubertaire au premier examen. L’âge exact d’atteinte de ce marqueur était inconnu, mais inférieur ou égal à l’âge lors de cet examen : on a une censure à gauche.

ImportantDéfinition

Une observation est censurée par intervalle lorsque l’on sait que l’évènement est survenu entre deux temps \(L\) et \(R\), sans en connaître le moment exact : \(L<T\leq R\).

Ce mécanisme est fréquent lorsque l’état des sujets n’est évalué qu’à des visites périodiques. Il n’y a toutefois censure par intervalle que si la date exacte de l’évènement reste inconnue.

NoteExemple

Un patient est examiné tous les 6 mois. À 12 mois, il n’y a pas de récidive, mais à 18 mois, il y a récidive. On ne sait pas exactement quand la récidive est survenue, mais seulement qu’elle est survenue entre 12 et 18 mois. Ainsi, le temps de récidive est censuré par intervalle \(]12,18]\).

NoteExemple

Rodrigues et al. (2018) ont étudié l’apparition de lésions buccales chez 50 enfants suivis après une transplantation hépatique, notamment selon leur âge à la transplantation. Une lésion pouvait être absente à une visite puis présente à la suivante : sa date d’apparition se situait entre ces deux examens, d’où une censure par intervalle.

2.3.2 Troncature

ImportantDéfinition

Il y a troncature lorsque l’inclusion du sujet dépend de son temps d’évènement \(T\). Si \(T\) ne satisfait pas la condition d’inclusion, le sujet est alors absent des données.

La troncature ne désigne pas n’importe quelle exclusion : la sélection doit dépendre du temps d’évènement. Comme pour la censure, on distingue trois types de troncature.

ImportantDéfinition

Il y a troncature à gauche, ou entrée retardée, lorsque le sujet n’est observable que s’il n’a pas encore subi l’évènement à son temps d’entrée \(E\). Il est donc inclus seulement si \(T>E\) et ne contribue à l’effectif à risque qu’à partir de \(E\).

La notion d’effectif à risque est présentée en Section 2.4

Dans un essai où le temps est mesuré depuis la randomisation, tous les sujets entrent au temps \(E=0\) : il n’y a pas d’entrée retardée, même si les dates calendaires de randomisation diffèrent. Si l’on étudie l’âge au premier infarctus du myocarde chez des sujets encore indemnes à l’inclusion, et que l’âge est utilisé comme échelle de temps, l’origine devient la naissance et l’âge à la randomisation devient le temps d’entrée \(E_i\). Les sujets ne contribuent alors à l’effectif à risque qu’à partir de cet âge : les données sont tronquées à gauche par l’âge.

Dans la figure suivante, le trait vertical marque l’âge d’entrée de chaque sujet. Les sujets A et C entrent respectivement à 52 et 40 ans, puis présentent un IdM 1 et 3 ans plus tard. Les sujets B et D entrent à 35 et 47 ans, puis sont censurés à droite après 2 et 3 ans de suivi.

Figure 2: Âge d’entrée et âge de fin de suivi de quatre sujets : entrée retardée et censure à droite
NoteExemple

On étudie la survie après une transplantation, mais on recrute les patients lors d’une consultation 2 ans après leur transplantation. Un patient mort 1 an après sa transplantation ne peut jamais entrer dans l’étude, tandis qu’un patient encore vivant à la consultation des 2 ans peut être inclus (c’est pour cela qu’on parle d’entrée retardée). Ainsi, on a une troncature à gauche à 2 ans.

NoteExemple

Gilbert et al. (2014) ont comparé la survie de faons de cerfs à queue noire de Sitka capturés dès la naissance ou plus tard, de manière opportuniste, afin de mesurer l’effet du mode de détection sur la survie estimée. Avec la capture opportuniste, les faons morts avant d’être détectés sont absents des données : leur durée est tronquée à gauche.

ImportantDéfinition

Il y a troncature à droite lorsque seuls les sujets dont l’évènement survient avant une limite \(R\) sont observés : il faut que \(T\leq R\) pour apparaître dans les données. Les sujets dont l’évènement survient plus tard sont entièrement absents de la base.

Une fin de suivi qui conserve dans la base les sujets sans évènement produit une censure à droite, et non une troncature. Dans un exemple volontairement artificiel fondé sur l’étude Toxo, il y aurait troncature à droite si la base ne contenait que les patients ayant présenté une toxoplasmose au plus tard deux ans après la randomisation : tous les autres patients seraient absents.

NoteExemple

On veut étudier le délai entre l’infection par le VIH et le développement du sida à partir d’un registre contenant uniquement les personnes ayant déjà développé le sida avant le 31 décembre 2025. Les individus infectés mais n’ayant pas encore développé le sida à cette date ne sont pas présents dans le registre : on a une troncature à droite.

NoteExemple

Kalbfleisch et Lawless (1989) ont étudié les cas américains de sida associés à une transfusion afin d’estimer la distribution du délai entre l’infection par le VIH et le diagnostic du sida, puis de prévoir les cas futurs. Seules les personnes diagnostiquées avant la date de recueil apparaissaient dans le registre et donc les personnes infectées ayant un délai d’incubation plus long étaient encore invisibles : on a une troncature à droite.

ImportantDéfinition

Il y a double troncature lorsque le sujet n’est inclus que si son temps d’évènement appartient à une fenêtre donnée : \(L<T\leq R\). Les sujets dont l’évènement survient avant \(L\) ou après \(R\) sont absents des données.

Note

L’estimateur de Kaplan-Meier, présenté dans la suite, traite la censure à droite. La troncature à gauche doit être prise en compte par l’entrée retardée dans l’effectif à risque. La censure à gauche ou par intervalle et la troncature à droite nécessitent des méthodes adaptées. Enfin, l’entrée retardée suppose que le mécanisme d’entrée n’apporte pas d’information supplémentaire sur le risque futur.

2.4 Effectif à risque

L’effectif à risque au temps \(t\) est le nombre de sujets observés et susceptibles de présenter l’évènement juste avant \(t\). Un sujet appartient à cet effectif s’il :

  • est déjà entré dans l’étude ;
  • n’a pas présenté l’évènement avant \(t\) ;
  • n’a pas été censuré avant \(t\).

Un sujet qui présente l’évènement en \(t\) est donc inclus dans le dénominateur utilisé à cet instant. Avec une entrée retardée \(E_i\), la convention usuelle des intervalles \(]E_i,\widetilde T_i]\) donne : \[ n(t)=\sum_i \mathbf{1}\{E_i<t\leq\widetilde T_i\} \]

C’est une notation barbare, pour simplement dire “combien de sujets sont encore à risque juste avant \(t\) ?”

En cas d’évènements et de censures enregistrés au même temps, la convention usuelle compte les évènements avant de retirer les sujets censurés à ce temps.

C’est ce que nous représentons au Tableau 2 de la section 3

2.5 Fonctions

Enfin, terminons cette section par un peu de mathématiques. Bien qu’elles ne soient pas à apprendre par cœur, ces fonctions sont à la base des méthodes de l’analyse de survie. On représente le délai par la variable aléatoire \(T\) que l’on suppose continue et strictement positive.

  • La première est la fonction de survie \(S(t)\). Pour la définir, nous avons besoin de la fonction de répartition \(F(t)\), qui décrit la probabilité qu’un évènement survienne avant \(t\) : \[ F(t) = \mathbb{P}(T\leq t) \] Comme \(F(t)\) décrit la probabilité d’avoir eu un évènement avant \(t\), alors la probabilité de ne pas avoir subi l’évènement avant \(t\) est donnée par la relation : \[ S(t) = \mathbb{P}(T>t) = 1 - F(t) \]

    Si l’évènement étudié est le décès, \(S(t)\) représente la probabilité d’être encore “vivant” en \(t\).

    \(S\) est une fonction non croissante, avec \(S(0)=1\).

    La fonction de survie estimée peut rester au-dessus de \(0\) à la fin du suivi, même si l’évènement finit par survenir pour tous les sujets (par la censure à droite).

  • La seconde fonction est la fonction de risque instantané \(\alpha(t)\). Pour la définir, nous avons besoin de la fonction de densité de probabilité \(f(t)\) : \[ f(t) = \lim_{\Delta t \rightarrow 0^{+}}\frac{\mathbb{P}(t \leq T < t + \Delta t)}{\Delta t} \] Pour un petit intervalle de durée \(\Delta t\), \(f(t)\Delta t\) approche la probabilité que l’évènement survienne entre \(t\) et \(t+\Delta t\).

    Cependant, elle ne prend pas en compte le fait que le sujet soit toujours à risque en \(t\) (voir Section 2.4). La fonction de risque instantané \(\alpha(t)\) affine alors cette idée, en ne considérant que les sujets encore à risque en \(t\) : \[ \alpha(t) = \lim_{\Delta t \rightarrow 0^{+}}\frac{\mathbb{P}(t \leq T < t + \Delta t | T \geq t )}{\Delta t} \] Pour un petit \(\Delta t\), \(\alpha(t)\Delta t\) approche la probabilité de présenter l’évènement dans cet intervalle, conditionnellement au fait d’être encore sans évènement en \(t\). Le risque instantané est un taux, exprimé dans l’inverse de l’unité de temps, et non une probabilité : il peut donc dépasser \(1\). On a \(\alpha(t)=f(t)/S(t)\) lorsque \(S(t)>0\).

    On a appelé \(\alpha(t)\) la fonction de risque instantané, mais elle est aussi appelée hazard function et se note aussi souvent \(\lambda(t)\).